La To Do List de l’investisseur en infrastructures

C’est un fait, les infrastructures ne cessent d’aiguiser l’appétit des caisses de pension. Cela reste néanmoins une catégorie d’investissement très particulière qui présente, pour les allocataires d’actifs, des enjeux bien différents des traditionnelles actions ou obligations.

22 mars 2023

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Une nouvelle réglementation suisse

Si certaines caisses de prévoyance suisses ont fait le pas il y plus de 10 ans en investissant dans des infrastructures, c’était généralement par le biais de leurs investissements en actifs non-cotés tels que le private equity. La modification de l’Ordonnance sur la prévoyance professionnelle vieillesse, survivants et invalidité (OPP2), entrée en vigueur en octobre 2020, a donné aux infrastructures leurs lettres de noblesse en les considérant comme une catégorie de placement à part entière avec une quote-part maximale de 10%.

Mais de quoi parle-t-on ? Les infrastructures consistent en la construction d’installations majeures dans différents secteurs (énergie, transports ou communication) telles qu’une autoroute, un aéroport, un champ d’éoliennes, un pipeline ou encore un réseau d’antennes 5G ou de bornes de recharge pour véhicules électriques. La plupart des infrastructures réunissent deux caractéristiques : d’une part leur construction requiert un investissement initial important, et d’autre part, leur développement nécessite l’accord d’une collectivité locale (réseau de distribution de l’eau par exemple) ou nationale (réseau ferré, terminal gazier…) pour obtenir une concession, soit le droit de construire puis d’opérer l’infrastructure durant une longue période (50 ans ou plus).
 

Quel intérêt pour les caisses de prévoyance ?

Les grands fonds de pension américains et canadiens ont compris depuis longtemps l’attrait des investissements en infrastructures lié à leur duration, à leur illiquidité et à leur faible corrélation avec les actifs traditionnels. Les fonds de prévoyance ont un passif avec une « duration » très longue : ils collectent aujourd’hui des primes pour verser des retraites dans 10, 20 ou 30 ans. Or les infrastructures telles qu’une concession autoroutière ont aussi une durée de vie très longue, allant de 15 à 30 ans. Les infrastructures permettent donc aux actifs d’un fonds de prévoyance d’avoir une « duration » en ligne avec celle de son passif, ce qui n’est pas le cas des obligations d’entreprises dont la maturité est souvent de 5 à 7 ans.

L’illiquidité est un autre point fort des infrastructures. Du fait de leur taille, leur unicité (il y a généralement un seul réseau électrique dans une ville) et leurs spécificités contractuelles (concession donnée par une autorité publique), la cession d’une concession d’infrastructure peut prendre des mois. Les marchés financiers rémunèrent ce manque de liquidité par un rendement espéré supplémentaire, et peu d’investisseurs peuvent se permettre de voir leurs actifs immobilisés pendant 15 ou 20 ans. L’indice Infra300 de EDHECinfra, qui mesure la performance d’infrastructures non-globales cotées, a par exemple montré une performance de plus de 11% par an au cours des 10 dernières années contre 8.1% pour le MSCI World. Mais ces rendements ne sont pas accessibles à tout le monde : les caisses de prévoyance ont un avantage vis-à-vis d’investisseurs contraints d’assurer une liquidité journalière, voire mensuelle, puisqu’elles peuvent se permettre de détenir des infrastructures à long-terme.

Enfin, la corrélation entre les investissements dans des infrastructures et dans des actions a historiquement été très basse, offrant une bonne diversification. Une faible corrélation entre actifs cotés et non-cotés est en effet caractéristique car ces derniers ne sont réévalués que 2 ou 4 fois par an mais elles est encore plus faible dans le cas des infrastructures car celles-ci peuvent être affectés par des facteurs spécifiques comme la réglementation ou des aspects locaux (environnementaux par exemple).
 

L’environnement macro est-il favorable ?

Les mesures de lutte contre le réchauffement climatique contribuent à l’essor de cette classe d’actifs. En effet, l’Europe et les États-Unis ont annoncé en 2020 des plans de relance qui font la part belle aux infrastructures. L’Europe a par exemple lancé son Green Deal permettant de financer des projets de réseaux électriques entre l’Italie et la Tunisie ou encore un terminal de gaz naturel à Gdansk en Pologne. Les États-Unis ont pour leur part adopté une loi pour rénover leurs infrastructures vieillissantes (routes, ponts et voies ferrées) ainsi que leur réseau d’eau potable. Au-delà de ces grands chantiers, les infrastructures bénéficient également plus largement du développement des énergies renouvelables (solaire et éolien), de l’hydrogène vert ou encore du déploiement des bornes de recharge nécessaires aux véhicules électriques.
 

Quels sont les risques associés aux infrastructures ?

Tout d’abord, certaines infrastructures sont tributaires d’enjeux géopolitiques. Certains pays européens ont par exemple modifié leur politique de soutien fiscal au déploiement de panneaux solaires, ce qui a fortement réduit la rentabilité de ces produits. La privatisation de certains services de collectivité comme la distribution de l’eau potable pourrait également être remise en cause en cas de changement de régime politique sans parler du gazoduc Nordstream II qui subit les effets collatéraux de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Bien que bon nombre d’infrastructures ne soient pas affectées par les cycles économiques, telles que la consommation d’électricité ou d’eau potable, certaines y sont néanmoins sensibles. Ainsi, les activités aéroportuaires ont par exemple fortement baissé lors de la crise du Covid-19, et le trafic aérien n’a toujours pas retrouvé son niveau de 2019, malgré la forte reprise économique.

Sur un autre plan, l’illiquidité des investissement en des infrastructures est certes un avantage puisqu’elle peut générer une prime de liquidité additionnelle mais elle représente aussi un risque dans la mesure où une caisse de prévoyance s’engage pour une période moyenne de 15 ans.

Enfin, l’attrait pour les infrastructures engendre une forte concurrence. Les grands fonds de pension nord-américains, les assureurs européens ou les fonds souverains moyen-orientaux ou asiatiques ont des équipes d’experts et une grande appétence pour les infrastructures face auxquels il peut être intimidant de s’aventurer.
 

Quel processus mettre en place ?

Si l’OPP2 permet aux caisses de prévoyance suisses d’investir jusqu’à 10% de leurs actifs dans des infrastructures, il est probablement judicieux de se limiter à 5 voire 7% afin de respecter la fourchette haute si la valeur des autres actifs venait à baisser significativement.

Il est aussi essentiel de se faire accompagner par des experts internes ou externes car le processus de due diligence est encore plus dense pour les infrastructures qu’il ne l’est pour un actif très liquide.

Enfin, une part devrait être investie dans les énergies renouvelables afin d’accentuer l’impact de l’investissement, considérant toutefois que la diversification reste la clé au vu des risques exposés.

 

Paru dans le magazine Sphere - Edition mars / mai 2023

Nicolas Mougeot, Head of Investment Strategy & Sustainability •  22 mars 2023

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